Unity – South Sudan

Photos par Renaud Philippe
Propos recueillis par Laurence Butet-Roch

Renaud Philippe, photographe membre du collectif KAHEM

Actuellement, au Soudan du Sud, c’est le bordel. Il y a une tension permanente, grandement causée par le conflit politique entre le Président et l’ancien Vice-Président qui sont issus de deux ethnies différentes. Les violences ont engendré des déplacements de populations vers des régions où les habitants sont déjà pauvres et ont peu de ressources à partager. Simultanément, d’autres groupes armés profitent de l’instabilité pour s’emparer du pouvoir dans certaines zones. Du coup, les divisions se multiplient. Certes, afin de mettre fin à la guerre civile, il faut trouver une solution aux hostilités entre politiciens. Mais, ça ne règlera pas tous les problèmes sur le terrain. Ça va prendre du temps pour que le pays se relève. Les jeunes ont grandi dans un contexte de violence, les populations civiles vivent avec de lourds traumatismes, le système d’éducation est inexistant, et j’en passe.

Mon travail photographique est loin de pouvoir expliquer la situation dans le détail ou offrir une analyse approfondie. Là n’est pas l’objectif. Comme il y a peu de médias présents, j’avais comme but de démontrer à quel point les conditions de vie au Soudan du Sud sont aberrantes. Le camp de réfugiés de Bentiu, par exemple, est désormais la deuxième plus grosse ville du pays. Conçu pour accueillir 60,000 personnes, ils en hébergent le double. Voilà ce qui donne une idée de l’ampleur de la situation. Un autre exemple : la région de Nyal contrôlée par les rebelles et où plusieurs civils se cachent. Comme il s’agit de marécages parsemés de petites îles, les gens s’y sentent plus en sécurité. Les forces armées ne peuvent pas s’y déplacer rapidement. Mais, ça veut aussi dire que l’aide humanitaire est difficile à acheminer. Il n’y a presque pas de distribution alimentaire. Ils sont laissés à leur propre sort.

Je demeure convaincu que la photographie à un pouvoir humaniste énorme. Une image qui témoigne de la réalité de manière sensible peut toucher le public et engendrer des réactions. Encore faut-il que ces photos soient vues. Les rédactions, du propre aveu de certaines d’entre elles, semblent se désintéresser du sujet. Pourquoi? J’en ai aucune idée. Pour ma part, ça me paraît naturel de vouloir révéler les déséquilibres qui existent dans le monde et de tenter d’y remédier.

 

Richard Morgan, Directeur Général de la Coalition Humanitaire

Depuis l’établissement de ce jeune pays qu’est le Soudan du Sud, il y a deux factions principales qui luttent pour le pouvoir. Ils ont hélas réussi à donner à ce conflit un caractère ethnique, même s’il s’agit surtout pour eux de vouloir contrôler le destin du territoire et imposer leur agenda personnel. Et, au-delà des violences, il y a une sécheresse qui sévit et aggrave la situation. Sur un pays de 12 millions, il y a plus de 7millions de personnes qui souffrent d’insécurités alimentaires, au moins 2 millions de réfugiés à l’extérieur du pays, surtout en Ouganda, et presque autant de déplacés à l’intérieur des frontières. La majorité des personnes touchées, plus de 85 pourcent, sont des femmes et des enfants.

D’un point de vue humanitaire, nous sommes tous reliés par notre humanité, donc quand il y a une partie de notre famille qui souffre, nous avons tous une responsabilité de réagir. Mais, bien entendu, c’est difficile de se sentir interpellé quand il s’agit d’une histoire complexe et loin de chez nous. Le Canada, en tant que pays qui bénéficie de ressources, de revenus stables, de sécurité, a une responsabilité envers les autres états, notamment un jeune état comme le Soudan du Sud. Sans mentionner que lorsqu’on laisse de telles situations de crises s’envenimer, elles vont éventuellement nous toucher d’une façon ou d’une autre.

L’ONU a une force de maintien de la paix sur le terrain, mais elle a de la difficulté à intervenir pour donner un peu de stabilité à l’état. D’une part, la mission est sous équipée et d’autre part, le gouvernement se montre peu collaboratif. Ceci étant dit, de récentes déclarations du Président nous donne un peu d’espoir à cet égard. La communauté d’aide humanitaire fait aussi face à des obstacles. Pendant longtemps, afin de renflouer ses caisses, l’administration du pays exigeait une taxe à tout organisme voulant œuvrer au pays. Il a fallu mettre beaucoup de pression pour faire retirer cette demande. Et depuis 2013, 85 travailleurs en aide humanitaire ont été tués sur le terrain. C’est un contexte difficile dans lequel travailler. Mais les agences humanitaires le font. Les sept membres de la Coalition Humanitaire sont sur le terrain, au Soudan du Sud et dans les pays accueillant des réfugiés. Ils apportent de l’aide d’urgence, entre autres de la nourriture, de l’eau potable, de l’aide hygiénique, des services d’eau et d’assainissement, des abris, des espaces sécuritaires pour les enfants et les femmes, et de l’aide médicale.

La couverture médiatique est très pauvre depuis le début de la crise. Nous cherchions une façon de rapprocher les Canadiens et Canadiennes à la situation. Voilà pourquoi nous avons tenu à soutenir le travail de Renaud Philippe. Visuellement, le défi est: comment montrer le besoin dans lesquels les gens se trouvent tout en reflétant leur dignité humaine, leur courage et éviter d’exploiter leur misère. Les photos de Renaud sont empreintes d’une belle sensibilité, les gens ne sont pas transformés en objets, mais sont traités comme des sujets, ce qui aide le public à s’identifier aux personnes au Soudan du Sud. Elles démontrent aussi que la vie continue malgré tout. Je pense notamment à l’image où l’on voit de jeunes jouer au soccer. Son reportage témoigne du besoin, des souffrances, mais aussi des solutions, de l’esprit solidaire.

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Renaud Philippe
Renaud Philippe a grandi et vit à Québec, au Canada. Photojournaliste indépendant et membre du collectif québécois KAHEM, Renaud se concentre sur le thème de l’exclusion, de l’exil. Il est sensible au drame vécu par ces victimes de la guerre, de l’injustice et de catastrophes naturelles, qui ont dû tout quitter pour survivre.
Laurence Butet-Roch
Laurence Butet-Roch, dont l'amour pour le journalisme est né à travers la télésérie québécoise Scoop, a étudié en relations internationales à UBC et en photographie à SPAO qui l'ont menées à devenir photographe au sein du collectif Boréal, éditrice photo et journaliste. Consciente des innovations technologiques qui bouleversent aujourd'hui le milieu médiatique, elle complète actuellement une maîtrise en médias numériques à l'université Ryerson.