La Vague

Photos par Roger Lemoyne
Propos recueillis par Laurence Butet-Roch

L’image du corps d‘Alan Kurdi, un enfant de trois ans mort noyé sur une plage de Turquie alors que sa famille entamait une périlleuse traversée de la mer Méditerranée en septembre dernier, a engendré une vague d’indignation internationale. À l’époque, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estimaient à plus de 380 000 le nombre d’exilés entrés en Europe au cours des neuf mois précédents. Ils sont aujourd’hui plus d’un million. La plupart viennent de Syrie, d’Afghanistan et d’Iraq.

Incapable de rester à ne rien faire face à une telle crise, le photographe canadien Roger Lemoyne, connu pour sa couverture sur les horreurs de la guerre d’Ex-Yougoslavie, a passé deux semaines en novembre 2015 à suivre des milliers de migrants de Lesbos, leur point d’arrivée en Grèce aux frontières de la Macédoine, une étape sur leur chemin vers les états les plus privilégiés de l’Europe de l’ouest. Il commente ses photos, ci-dessous, ainsi que le Dr. Jen Bagelman, qui étudie les questions liées aux demandes d’asile et de citoyenneté, Christopher Tidey d’UNICEF et Sonjia Kuiten, bénévole.

Roger Lemoyne, photographe

« L’exode actuel est si différent de ceux que j’ai couvert auparavant, que ce soit dans les Balkans dans les années 90, dans la corne de l’Afrique suite aux famines de 1991 et 2011 ou plus récemment en Afghanistan. Aujourd’hui, il y a une telle discordance entre le type d’exil et la nature des réfugiés. Au cours des deux semaines passées entre Lesbos et la Macédoine, j’ai surtout rencontré des individus issus de la classe moyenne, des graphistes, des docteurs, des entrepreneurs. Je m’étonnais : “Comment est-il possible que des gens qui sont éduqués, cultivés, qui ont accès aux nouvelles technologies et qui ont des moyens financiers doivent risquer leur vie, traverser la Méditerranée à bord d’un pauvre bateau, marcher à travers des territoires inhospitaliers, attendre, comme des bêtes aux postes frontières et se retrouver dans des trains qui rappellent d’autres tragédie ?” Et puis, j’ai réfléchi au rôle que nos gouvernements – et par extension nous – jouons : “Si nous allons accueillir les réfugiés, pourquoi ne pas affréter des traversiers ? Pourquoi cette charade de frontières ?” Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle, un point où les frontières s’érodent et perdent leur sens. Et pourtant, on continue à ériger des barrières qui empêchent ceux dans le besoin d’atteindre un semblant de sécurité.

J’ai cherché à traduire visuellement l’inconfort que je ressentais quant aux enjeux géopolitiques de longue date qui sont à la source de cette crise. J’ai tenu à rendre visible le côté surréel et absurde de la situation. Je revenais sans cesse à cette vision de gens perdus dans un paysage qui n’est pas le leur et dont le parcours est ponctué d’étapes, sorte de bouées ou de point d’ancrage le long du chemin. Des gens ordinaires,  un sac sur le dos, qui accostent à bord d’un radeau jetable, qui communiquent leur arrivée à leurs familles à l’aide d’un cellulaire, qui attendent ici et là, sans jamais véritablement arriver à destination. »

Christopher Tidey, spécialiste des communications en situations d’urgence pour l’UNICEF

« Je ne suis pas convaincu que l’exode actuel diffère d’autres ou précédentes crises migratoires puisque les motivations des réfugiées restent inchangées. La grande majorité des individus fuient leur domicile et leur communauté car leur vie est en danger. Ce sont les mêmes raisons qui ont poussé les populations du Sud Soudan, du Burundi ou de République Centrafricaine à quitter leur demeure. Aujourd’hui, il y a plus de réfugiés et de déplacés internes qu’à tout autre époque depuis la Seconde Guerre Mondiale.

La différence réside dans l’ampleur de la crise que vit l’Europe – plus de 900 000 personnes sont entrés par la mer en 2015. Devant ce nombre, force est de constater que tous les efforts menés pour créer un environnement stable et en paix dans des pays comme la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan, ont échoué. Les pays occidentaux n’ont pas l’habitude de recevoir un tel afflux de réfugiés et de migrants, et pourtant, des pays dans d’autres parties du monde (notamment l’Afrique et le Moyen-Orient) s’attellent à la tâche depuis des années, voire des décennies.

Le public doit comprendre que l’écrasante majorité des réfugiés en quête d’asile en Europe ont quitté leur pays d’origine car ils estimaient qu’ils n’avaient pas d’autre choix. J’ai parlé avec beaucoup de parents. Ils m’ont dit qu’ils n’auraient jamais imposé à leurs enfants un tel voyage à travers l’Europe s’il existait d’autres moyens d’assurer leur sécurité. Les photos peuvent exprimer cette réalité. Elles peuvent humaniser les migrants et renverser les stéréotypes nuisibles. Elles peuvent aussi démontrer la gamme d’émotions et les récits personnels que traversent enfants et familles, ce qui les rend plus attachants. Le travail de Roger Lemoyne est un bon exemple. J’ai toujours été impressionné par la sensibilité et le soin dont il fait preuve quand il approche une situation nouvelle et les personnes qui en pâtissent. Ses images suggèrent qu’il a établi un rapport de confiance avec ceux qu’il photographie, ce qui lui permet de capturer des moments authentiques. »

Sonja Kuiten, bénévole

« Quelqu’un met ses enfants dans un de ces bateaux seulement si la mer est plus sécuritaire que la terre; voilà ce que les images peuvent aider à faire comprendre. Les réfugiés sont des êtres comme nous tous. Si comme eux nous vivions dans un pays en proie à de grandes violences, nous ferions la même chose: fuir, par tous les moyens. Les photos de Roger montre cette réalité. Elles doivent être vues à travers le monde car c’est une crise qui n’affecte pas seulement le Moyen-Orient, ou l’Europe; c’est un problème que nous devons tous résoudre ensemble. Ceci dit, par moment, les médias sont dans nos jambes. Ils nous empêchent d’accéder aux arrivants et de les aider. Et ils n’ont pas toujours autant d’égard face à leur vie privée que souhaité. C’est un peu une relation d’amour-haine. »

Dr. Jen Bagelman, assistante professeure temporaire à l’Université de Victoria

« Les grands exodes sont souvent décrits comme des “flots”. Qu’implique l’utilisation de ce terme? Un flux constant, peut-être. En effet, le nombre de personnes forcées d’abandonner leur demeure ne cesse de croître. Mais, quand je regarde les images prises par Roger Lemoyne, d’individus qui traversent la mer Méditerranée à bord d’un radeau pneumatique, je suis loin de penser à la stabilité, mais plutôt à la précarité. J’imagine un périple erratique, tumultueux, au précipice de la mort.

Dans ces photos noir et blanc qui évoquent les horreurs de l’exode, je vois aussi la vie. Le portrait de la jeune fille qui regarde par-dessus son épaule et nous sourit pudiquement, ou celui de l’homme au torse nu qui se tient sur la plage avec force dévoilent la détermination et l’incroyable courage de ceux qui voyagent dans des conditions précaires.

La série montre aussi que pour ceux qui atteignent les côtes européennes, l’errance est loin d’être terminée. Leur cheminement sur le continent est aussi incertain que la traversée en mer. Dès qu’ils ont mis le pied à terre à Lesbos, les demandeurs d’asiles doivent continuer d’avancer, traînant quelques biens précieux. Ils sont placés dans des trains, des bus. Et puis, ils sont obligés d’attendre. Les photos nous montrent les files qui se forment aux abords des centres de réceptions et d’inscriptions où les réfugiés espèrent en vain obtenir le droit de rester. Ces images perforent l’illusion de “l’arrivée à bon port”.

Plus d’un million de demandeurs d’asiles sont entrés en Europe depuis octobre 2015, mais beaucoup n’y sont jamais parvenus et d’autres connaîtront le même sort. L’image des Iraniens refoulés à la frontière macédonienne, nous rappelle l’intensité, l’exclusivité du processus de sélection. Les médias, particulièrement au Canada, continuent de concentrer l’attention du public sur les réfugiés syriens qui, jusqu’à un certain point, sont accueillis dans les pays occidentaux. Nous entendons à peine parler des migrants qui viennent de d’autres nations, laissés de l’autre côté des barbelés. Leur seul recours: se coudre les lèvres pour protester “je n’ai pas de voix!”

Par la même occasion, les images de Roger Lemoyne nous indiquent que les demandeurs d’asiles sont des êtres engagés, des êtres politiques. Ils se représentent eux-mêmes, en prenant des selfies. Les téléphones portables permettent aux réfugiés de connecter d’une manière encore inenvisageable il y a quelques années. En plus de pouvoir communiquer avec leurs proches, les appareils numériques créent des liens entre des étrangers unis dans leur combat. Par exemple, des outils cartographiques sont utilisés stratégiquement pour identifier les routes à emprunter et partager d’autres informations avec ceux qui entreprennent la traversée.

Même si ces photographies sont très révélatrices, des zones d’ombres demeurent. Où sont ceux qui profitent de la situation – les contrebandiers, ainsi que les entreprises privées et les gouvernements qui “accueillent” les réfugiés ? Et où sommes-nous en tant que consommateur de ces images? Et si nous tournions le regard vers les coupables et les complices plutôt que les victimes? À quoi cela ressemblerait-il? Serions-nous prêts à l’accepter? »

Roger Lemoyne
Depuis le début des années 1990, Roger Lemoyne realise des photo-reportages en plus de 40 pays à travers le monde. Il est le récipiendaire de nombreuses prix et bourses, dont le World Press Photo, le Conseil des Arts du Canada, le CALQ, le prix Michener-Deacon et autres. Son livre "Détails Obscurs», a été publié en 2005. Il vit à Montréal avec sa femme et leurs deux jeunes enfants.
Laurence Butet-Roch
Laurence Butet-Roch, dont l'amour pour le journalisme est né à travers la télésérie québécoise Scoop, a étudié en relations internationales à UBC et en photographie à SPAO qui l'ont menées à devenir photographe au sein du collectif Boréal, éditrice photo et journaliste. Consciente des innovations technologiques qui bouleversent aujourd'hui le milieu médiatique, elle complète actuellement une maîtrise en médias numériques à l'université Ryerson.