Standing Rock

Photos par Amber Bracken
Entrevues par Laurence Butet-Roch

La confrontation entre la tribu Sioux de Standing Rock, leurs alliés amérindiens et non amérindiens, et Energy Transfer Partners, la compagnie derrière Dakota Access Pipeline (DAPL), est loin d’être terminée. S’il est construit, le pipeline traversera au-delà de 1800 km à partir du Dakota du Nord jusqu’à l’Illinois et passera sous le lac Oahe et la rivière Missouri, principale source d’eau de la Première Nation, transportant plus d’un demi-million de barils d’eau par jour. L’ancien président Obama a révoqué le droit de passage préalablement accordé en décembre reconnaissant les risques associés et les inconvénients causés par le projet. Mais, le nouveau gouvernement de Donald J. Trump, a renversé la décision, via un ordre exécutif, ordonnant au corps des ingénieurs de l’armée des États-Unis (USACE) de « réviser et approuver de manière accélérée (…) les requêtes d’approbation pour construire et opérer le DAPL. »

Amber Bracken couvre les manifestations à Standing Rock depuis l’automne. Elle a récemment reçu le 1er prix histoires contemporaines décerné par le World Press Photo. Ici, ses impressions sont suivies par deux versions de l’histoire. La première vient de Vanessa Castle, une jeune militante pour la protection de l’eau et la seconde provient de Jon Moll, shérif adjoint dans le comté de Morton.

Amber Bracken, photographe

Je suis le mouvement de résistance des Amérindiens depuis déjà un moment, non pas parce que c’est un phénomène nouveau, mais parce que j’ai grandi avec le mythe populaire qui veut que « les Autochtones ne font rien pour s’aider eux-mêmes ». Du coup, je suis attirée par les évènements qui font la preuve du contraire comme Idle No More au Canada et Standing Rock aux États-Unis.

À mon arrivée, j’ai été surprise par l’ampleur du rassemblement. Même si j’ai déjà été témoin de mouvements similaires, jamais je n’avais vu autant de personnes unies autour d’un objectif commun avec tant d’enthousiasme. Il y avait tellement d’énergie et c’était très inspirant.

Vu la taille et l’importance de l’évènement, j’ai dû accepter que je ne serai pas en mesure de raconter l’histoire dans son ensemble ou de manière définitive. Il y a tellement d’expériences différentes. Mon travail a été d’abord et avant tout d’écouter. Oui, j’ai connu d’autres expressions de la résistance amérindienne auparavant, mais ce n’est pas un bloc monolithique. Les Sioux ne sont pas les mêmes que les Cris, les Dene ou les Wet’suwet’en. Donc, même s’ils partagent certaines préoccupations, ils ont chacun leurs propres moyens de les adresser. Ce que je retiens de Standing Rock est que tout ce qu’ils font est une prière, des cérémonies matinales à la préparation de la nourriture ou leurs interactions avec les chevaux. Il est important de vivre sa vie de manière délibérée et informée.

Vanessa Castle, militante pour la protection de l’eau, membre de la tribu Lower Elwha-Klallam

Avant Standing Rock, j’étais étudiante à temps plein dans un programme de préparation au droit. J’ai été travailleuse sociale pendant presque 4 ans et obtenir un diplôme en droit était la prochaine étape dans ma carrière pour défendre les droits des Amérindiens. Il y a une limite à ce que je peux accomplir dans le système judiciaire comme travailleuse sociale. Dès le début du soulèvement, j’ai envisagé aller à Standing Rock, mais j’ai reporté le projet, sentant que l’école avait préséance. Cependant, quand j’ai vu en direct et en ligne, la reprise du camp Nord le 27 octobre, intervention pendant laquelle cérémonies ont été interrompues, et nos proches abusés et battus, je ne pouvais plus attendre. J’avais besoin d’être à leurs côtés et d’aider. J’ai tout laissé tomber, quitté l’école, empli mon auto et trois jours plus tard, j’étais là.

Avant de partir, j’ai contacté ma famille et mes Ainés pour leur demander si je devais y aller. Ma famille a pris part à la confrontation à Wounded Knee dans les années soixante-dix et les Ainés qui y étaient m’ont dit qu’ils avaient mené leur résistance et que c’était désormais à ma génération de le faire. Avoir leur soutien était important. Je ne serais pas allée autrement. De plus, étant une femme sans enfant, j’alterne entre l’idée d’en avoir ou non. J’ai besoin de considérer dans quel type de monde ils naîtront. Auront-ils une terre où ils vont pouvoir grandir en santé ? Dans le nord-ouest du Pacifique, d’où je viens, l’eau est tout pour nous. Elle nous permet de survivre. Notre histoire de la création vient de nos rivières. Nous sommes nés d’elles et quand nous mourons nous retournons à l’océan. Donc nous comprenons la signification de l’eau. Tout cela a contribué à allumer le feu en moi, le désir d’être à Standing Rock.

Je pensais avoir fait mes bagages du mieux que je pouvais. Je suis une randonneuse, donc c’est facile pour moi de vivre en plein air. Mais le Dakota du Nord est un autre monde. J’ai été agréablement surprise par le soutien que les gens sur place qui ne me connaissaient pas m’ont offert. Ils m’ont accueilli à bras ouverts, m’ont donné tout ce dont j’avais besoin. C’était difficile pour moi d’accepter l’aide des autres, car je me suis toujours organisée par moi-même. C’est comme si tu entrais dans un univers où tout le monde était connecté spirituellement.

3 jours après mon arrivée, je suis allée sur les lignes de front. Nous avons traversé la rivière à la nage et nous nous sommes tenus sur la rive opposée pendant des heures à chanter et prier. Au fil des semaines, la situation a empiré. Au début, les forces de l’ordre nous ont accueillis à coup de gaz lacrymogène puis, éventuellement, avec des canons à eau. J’étais sur le pont ce jour-là et nous nous sommes rendu compte que des gens pourraient mourir ici. J’étais bouche bée : est-ce vraiment ça l’Amérique ? Est-ce ainsi que les États-Unis traitent les gens qui chantent et prient ?

Amber m’a d’abord approchée pour me demander si elle pouvait prendre une photo de moi sellant mon cheval. J’étais trop occupée à ce moment-là, donc j’ai refusé. Mais elle est revenue me voir plus tard. Une de ses photos montre une partie de mon bras. Ses images des canons à eau montrent l’intensité de la force qu’ils utilisaient. J’aurais aimé qu’elles montrent les gens pacifiques et désarmés qui étaient leur cible.

Lorsque le droit de passage a été refusé, c’était trop beau pour être vrai. Entendre le représentant de Standing Rock annoncé « vos prières ont été répondues, nous avons gagné, nous pouvons tous retourner à la maison » a été comme une gifle au visage. Je voulais me réjouir et célébrer, mais beaucoup d’entre nous savaient que nous avions gagné une victoire, mais non la guerre. Le « serpent noir » n’est pas encore mort.

Jon Moll, shérif adjoint du comté de Morton

La situation à Standing Rock est unique pour le Dakota du Nord. Jamais il n’y avait eu de manifestations politiques de cette taille et d’une telle portée dans un contexte rural. Cela se produit habituellement dans les régions urbaines. Nous avons dû réagir avec des stratégies différentes que celles utilisées dans une ville où l’espace est limité. Ici, le terrain est vaste. Certes, il peut y avoir une clôture au milieu d’un champ, mais ça n’arrêtera personne.

Par définition, la police est réactionnaire. Nous réagissons aux actes illégaux ou aux comportements qui posent problème. Le camp a été monté sur le terrain du corps des ingénieurs de l’armée des États-Unis dans le comté de Morton et non sur la réserve. La tribu de Standing Rock estime que selon les traités ils y ont des droits. Dans un tel cas, ils n’ont qu’à aller en cour. Ce qui n’est pas acceptable, c’est de pénétrer sur une propriété privée. Cela était problématique.

Nous avons donc procédé en utilisant un recours à la force progressif. Le premier niveau est la présence d’agents. Ensuite, nous utilisons la commande verbale : « S’il vous plait, arrêter de faire ceci ou cela ». S’ils refusent de le faire, nous devons intervenir, et ce par la force. Plus les gens résistent, plus la force augmente. Notre intention n’est pas de blesser ou de punir les gens, mais de les obliger les gens à se conformer. Éventuellement, nous avons dû utiliser des jets d’eau.

Il y a eu beaucoup de désinformation ou de fausses déclarations. Nous n’utilisons pas de canons à eau, mais plutôt des boyaux d’incendie réservés à l’extinction des feux de broussailles. Ils ont un petit diamètre et une faible pression. C’est probablement l’outil le moins dangereux que nous pouvons employer pour rendre les gens inconfortables, pour les frigorifier et espérer qu’ils retournent au camp, loin de l’endroit où ils ne sont pas supposés être. Même chose avec les balles de caoutchouc, le terme est mal choisi. Nous avons utilisé des projectiles en sachet tirés à partir d’un fusil. Ils ne sont pas très denses, sont flexibles et ont une surface large. Certes ils font un peu mal, crées des ecchymoses, mais ne blessent ou ne mutilent pas. Il n’y a pas de séquelles à long terme. Comme la personne résiste à mes ordres, l’objectif est d’infliger une petite douleur.

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Amber Bracken
Amber Bracken is a member of the Rogue Collective and lifelong Albertan covering assignments across the province and farther from home. After getting her start as a staffer in daily newspapers, since 2014 she has moved on to a freelance career and the pursuit of long-term projects.
Laurence Butet-Roch
After falling in love with journalism through “Scoop”, a Quebec sitcom set inside a newsroom, Laurence Butet-Roch studied international relations at the University of British Columbia and photography at the School of Photographic Arts: Ottawa that led her to become a photographer with the Boreal Collective, a photo editor and a writer. Mindful of the evolving media ecology, she is currently pursuing a Master of Digital Media at Ryerson University.