Les derniers nomades d’Iran

Photos par Catalina Martin-Chico
Propos recueillis par Laurence Butet-Roch

Des nomades errent encore dans les plaines, les vallées et les montagnes de l’Iran. Les membres des tribus Qashqai ou Bakhtiari se déplacent au gré des saisons à la recherche de verts pâturages et d’eau pour leurs troupeaux de chèvres et de moutons. La photographe française Catalina Martin-Chico est allée à leur rencontre au printemps dernier. Elle a documenté la vie de ceux qui continuent de voyager, tout comme le quotidien de ceux qui résident désormais en ville.

Ici, accompagnée des témoignages de Mohammed Hosseini, un nomade Bakhtiari, et d’un descendant du Khan des Qashqai, elle évoque les nombreuses facettes de leur existence.

Le travail est exposé à Visa pour l’Image à Perpignan en France, du 27 août au 11 septembre.

Catalina Martin-Chico, photographe

«Je ne fais pas de l’actu, mais je m’intéresse à ce qui marque les époques, à ce qui risque de disparaître, comme par exemple les nomades en Iran. Ils ont joué un rôle très important dans l’histoire du pays. Il y a moins d’un siècle, ils représentaient près de 50% de la population iranienne. Ils ont pris part à la rédaction de la constitution de 1906, ont défendu les frontières de l’État pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, malgré leur gloire et leur pouvoir passé, ils ne sont désormais plus qu’un million et demi, alors que l’Iran compte un peu plus de 77 millions d’habitants.

Je me suis rendue sur place en février pour faire du repérage. Il existe si peu d’écrits sur les nomades parus après les années 70, que je me demandais même s’ils existaient encore. J’ai passé une dizaine de jours à Téhéran pour identifier où je pouvais les rencontrer. Des anthropologues, des sociologues, des ethnologues m’indiquaient sur une carte très détaillée les lieux que les Qashqai ou les Bakhtiaris, les deux principales tribus nomades, ont tendance à fréquenter.

Je suis revenue au mois d’avril pour les suivre dans leur migration et explorer les différentes facettes de leur histoire. Comme la plupart des informations que j’avais dataient, j’ai été surprise par la réalité. Les nomades n’étaient pas aussi traditionnels que ce à quoi je m’attendais. Ils ont des portables, ils se déplacent de plus en plus en pick-up qu’à cheval, ils ne possèdent plus de chameaux, etc. Au départ, c’est le gouvernement qui les a obligé à se sédentariser, aujourd’hui, c’est plutôt la modernisation qui est en cause. Par exemple, les jeunes qui souhaitent poursuivre des études au-delà de l’école primaire doivent s’installer près d’une ville. Peu retournent vivre dans les champs après. Les conditions climatiques ont aussi un impact. Il est désormais plus difficile de trouver de l’eau ou des pâturages verts.

Quand j’aborde un nouveau sujet, j’essaie de le faire sans préjugés ou idées préconçues puisque chaque individu rencontré a une expérience ou une opinion différente. Difficile de généraliser. Il y a des nomades pour qui la transhumance est difficile et qui veulent s’installer en ville, ce que je leur souhaite. D’autres sont fiers de leur mode de vie -donc, dans ce cas, j’espère qu’ils puissent continuer à vivre selon leurs traditions. Parmi ceux qui se sont sédentarisés, il y en a qui ont une vie confortable, alors que d’autres se sentent perdus, vaguent entre les deux mondes, sont malheureux et tombent dans un cycle d’abus de drogues et de dépression. C’est un sujet comportant beaucoup de nuances et de complexités. J’ai cherché à composer un tableau de ce que j’ai vu, sans tirer de conclusions, sans faire de militantisme.»

Anonyme, descendant du Khan de la tribu Qashqai

«Originaire d’Asie Centrale, les Qashqai, vivent en Iran depuis presque 1000 ans. C’est une confédération de six tribus: Kashkouli, Farsimadan, Dareh Shouri, Amaleh et Cheh Boulouki, qui passent l’été dans les plaines de la chaîne de montagnes Zagros, près d’Ispahan. L’hiver, ils mènent leurs troupeaux de moutons et de chèvres au sud de Chiraz, près du Golfe Persique.

Gouvernés par un Khan, la tribu n’hésitait pas à s’opposer au gouvernement central. En représailles, les autorités successives ont procédé à la sédentarisation forcée et progressive de la tribu, emprisonné et exécuté certains Khan et contraint beaucoup de familles à l’exile.

Aujourd’hui, il ne reste qu’une cinquantaine de milliers de Qashqai qui vivent encore en transhumance et tentent tant bien que mal de préserver ce qui reste de cette prestigieuse tribu.»

Mohammed Hosseini, Nomade Bakhtiari.

« Nous nous déplaçons en fonction de la météo et de la qualité des pâturages. Par exemple, à l’automne et à l’hiver, nous allons vers des endroits plus chauds, comme Kohne Ab, Lali et Khouzestan. Nous nous y rendons soit à cheval ou en auto. Cette année, ma famille a dû aller à Bazoft en voiture parce que certains de nos moutons étaient malades. En hiver, nous nous réveillons vers 7 heures, et une heure plus tôt en été. Après, la collecte du bois pour le feu et le petit déjeuner, les hommes vont s’occuper du troupeau tandis que les femmes traient les brebis pour faire du fromage et préparent le lunch. Les hommes reviennent vers midi pour manger et traire les chèvres avant de retourner à l’alpage. De retour le soir, ils aident les femmes à traire les brebis (encore une fois) et dînent avec la famille. Une personne est choisie pour surveiller le troupeau pendant la nuit et le garder à l’abri des voleurs. Avec le lait recueilli, nous faisons du yaourt, de la crème et d’autres produits laitiers. Et, nous utilisons les poils de chèvres pour tisser des tapis, des cordes, des tentes et des choogha, nos vêtements traditionnels.

C’est une excellente façon de vivre parce que l’air est pur, nous menons un mode de vie sain et nous bénéficions d’une grande tranquillité d’esprit. Nous sommes autonomes, donc la politique et les sanctions ne nous affectent pas. Cependant, l’accès aux services médicaux est un problème permanent. Si nous tombons malades, nous devons aller très loin pour trouver un médecin. Un de mes amis avait une appendicite et nous ne sommes pas arrivés chez le médecin à temps. Il est mort sur le chemin. Heureusement, de nos jours, les voitures et les téléphones portables nous permettent d’obtenir de l’aide plus rapidement. Nous sommes également vulnérables aux catastrophes naturelles comme les inondations, les tremblements de terre et les glissements de terrain. Dans ces moments, nous devons décider entre sauver notre vie ou notre troupeau.

Comme cette vie peut être difficile, certains décident de se sédentariser. C’est notamment le cas quand le chef de famille devient trop vieux, ou meurt et qu’il n’a pas de fils pour prendre la relève; si quelqu’un dans la famille a des problèmes de santé; ou s’il devient trop difficile de gagner sa vie avec un petit troupeau de moutons. Nous sommes de moins en moins nombreux.»

Catalina Martin-Chico
Catalina Martin-Chico est une photographe franco-espagnole. Elle a réalisé des reportages photo au Yémen pendant 8 ans et a également travaillé sur des sujets sociaux français et couvert en partie le printemps arabe. En 2011, Catalina a reçu le Visa d’Or Humanitaire du CICR pour «La révolution yéménite» ainsi que la bourse photoreporter de St-Brieuc en 2013 pour réaliser un reportage sur les paradoxes de l’île de Saint-Martin (exposé à Zoom Photo Festival). Catalina Martin Chico est représentée par l’agence Cosmos.
Laurence Butet-Roch
Laurence Butet-Roch, dont l'amour pour le journalisme est né à travers la télésérie québécoise Scoop, a étudié en relations internationales à UBC et en photographie à SPAO qui l'ont menées à devenir photographe au sein du collectif Boréal, éditrice photo et journaliste. Consciente des innovations technologiques qui bouleversent aujourd'hui le milieu médiatique, elle complète actuellement une maîtrise en médias numériques à l'université Ryerson.