La Fin de la Terre

Photos par Valerian Mazataud
Propos recueillis par Laurence Butet-Roch

Chaque année, le Canada accueille environ un quart de million d’immigrants. Selon le recensement de 2011, les résidents nés à l’étranger représentent 200 origines ethniques et comptent pour un cinquième de la population totale du pays. Pourtant, la plupart des citoyens nés au Canada savent peu de choses sur le processus par lequel certains de leurs voisins deviennent des compatriotes. Valerian Mazataud , un photographe français qui vit maintenant à Montréal, est devenu citoyen canadien récemment et a entrepris de documenter la dernière étape du parcours: la cérémonie de citoyenneté. Son travail est actuellement exposé dans le cadre des Rencontres Internationales de la Photographie en Gaspésie. Tout comme Veronica Johnson, juge de la citoyenneté, et Mina Hanna, un nouveau citoyen et architecte, il explique pourquoi l’événement mérite notre attention.

Valerian Mazataud, photographe

«Né en France, je suis devenu citoyen canadien en 2014. Au départ, l’idée de prendre part à une cérémonie et de prêter allégeance à la reine me laissait circonspect. Mais, une fois sur place, entouré de gens dans leur plus beaux habits  et à l’humeur festive, je n’ai pas pu m’empêcher d’être ému. Dans l’ensemble, ça ressemble un peu à une cérémonie de remise des diplômes. Le juge qui préside prononce un discours plutôt standardisé qui traite de la politique du pays, des droits des femmes, de l’importance du bénévolat, de la responsabilité d’aller voter, et ajoute quelques anecdotes personnelles ici et là.  Finalement, après avoir prêté serment, le graal: votre certificat de citoyenneté.

Quand je suis arrivé à ma propre cérémonie, j’ai aussi remarqué que nous avions tous à signer une décharge de droit à l’image afin que les journalistes couvrant l’événement soit libres de les utiliser. Ça m’a donné une idée: voici  un rassemblement de personnes de différentes origines en phase de devenir Canadiens et Canadiennes et qui acceptent d’être photographiées. N’est-ce pas là le meilleur endroit pour travailler sur un projet qui parle des nouveaux arrivants?

Comme je souhaitais expérimenter avec de nouvelles approches visuelles, j’ai choisi d’enregistrer la cérémonie à l’aide d’une caméra vidéo analogique qui rappelle celles que mes oncles utilisaient pour filmer nos réunions familiales. Ensuite, j’ai pris en photos des scènes issues de ces enregistrements alors qu’elles défilent sur un écran de télévision. C’est un moyen d’évoquer la double nature de la cérémonie. D’une part, il s’agit d’un moment très personnel et significatif, et d’autre part, la procédure est très formelle et pragmatique.

En pleine crise des migrants, il me semblait important de souligner que tandis que certaines personnes ont la chance de naître citoyens d’une nation pacifique et juste, d’autres doivent l’acquérir en surmontant une série d’obstacles administratifs et, dans le cas du Canada, doivent prêter allégeance à la reine d’Angleterre, ce qui, soyons honnêtes, est un peu bizarre…»

 

Veronica Johnson, juge de la citoyenneté

En 2000, j’étais à la graduation de ma fille quand l’un des orateurs nous a parlé de son parcours. Né à Toronto, au tournant du 20e siècle, de parents jamaïcains il a eu à faire face en tant que jeune homme noir à de nombreux défis. Pourtant, il ne se morfondait pas sur son sort car le Canada lui offrait des opportunités auxquelles il n’aurait pas eu accès ailleurs et c’était à lui de faire la preuve de ses talents. Ce qu’il a fait: il a reçu l’Ordre de l’Ontario, l’Ordre du Canada et est devenu juge de la citoyenneté. Son témoignage m’a touché, car je suis née en Jamaïque et j’ai déménagé ici en 1968. Il a semé une idée dans ma tête qui a germé dix ans plus tard quand, j’ai décidé de poser ma candidature pour devenir juge de la citoyenneté – une position que j’ai obtenue en 2011.

Notre travail consiste à  évaluer les dossiers qui nous sont référés afin de nous assurer que les candidats remplissent les conditions établies dans la Loi sur la citoyenneté, d’administrer le serment de citoyenneté lors d’une cérémonie où nous expliquons les droits et responsabilités des citoyens, et promouvoir la citoyenneté auprès de tous les Canadiens. Peu importe combien de fois j’ai mené une cérémonie, ça m’excite toujours. J’essaie de rendre le discours actuel et personnel. Au cours des quelques minutes que je passe avec eux, je tiens à développer une relation avec eux et les inspirer. Je veux qu’ils sachent que, tout comme moi, ils peuvent contribuer à notre société malgré les embûches de la vie, qu’il est possible pour quelqu’un qui vient d’une petite ville, d’une île des Caraïbes avec un diplôme secondaire, de réussir ici.

Lorsque je suis devenue une citoyenne Canadienne au milieu des années 70, la procédure était strictement administrative. Vous alliez dans un bureau, répondiez à quelques questions, signiez un papier et on vous tendait votre carte. Maintenant, le processus se termine comme il se doit, avec une cérémonie qui représente l’aboutissement d’un long chemin. De plus, je crois qu’il est important que les nouveaux citoyens déclarent publiquement qu’ils seront fidèles au pays et qu’ils obéiront à nos règles et à nos lois.

Les images de Valérian sont nébuleuses. La première montre un homme sans tête. Cela m’a sauté aux yeux. Pourquoi sa tête ne figure-t-elle pas? Néanmoins, le costume et la cravate rouge qu’il porte, ainsi que le fond rouge, demeurent des symboles du Canada et traduisent la solennité de l’événement. J’ai l’impression que Valerian veut nous rappeler que la citoyenneté n’est pas noir et blanc, que c’est un périple, un processus, une série de mouvements qui nous transportent d’un pays à un autre.»

 

Mina Hanna, citoyen canadien depuis octobre 2015 et architecte

«Quand est venu le temps d’assister à ma cérémonie de citoyenneté, je savais à quoi m’attendre. J’étais déjà allé à celle de ma sœur. La mienne se déroulait dans la même salle: un espace à bureaux générique à Scarborough avec des plafonds bas et des rangées de chaises. Il y avait si peu d’espace que nous étions seulement autorisés à inviter deux personnes. Dans le fond, une vidéo montrait de beaux paysages canadiens accompagnés d’une musique de cérémonie. Le tout me semblait guindé et sévère.

Ceci dit, c’était un moment très important pour moi. Je suis arrivé au Canada il y a huit ans, muni d’un visa d’étudiant, suivi d’un permis de travail. Quand il est devenu clair que c’était ici que je voulais construire ma vie, j’ai décidé de devenir citoyen. C’était logique. J’ai fait ma demande en 2010. Il a fallu beaucoup de temps pour rassembler tous les documents requis. Tout devait être traduit. Je devais obtenir les transcriptions de toutes les écoles que j’ai fréquentées, écrire une lettre prouvant ma compétence en français ou en anglais, obtenir des contrôles de police et d’autres documents de mon pays d’origine, l’Egypte. Au milieu du processus, les révolutions arabes ont bousculé ma patrie et pendant un certain temps l’ambassade égyptienne était fermée, ce qui a eu pour effet de compliquer certaines étapes. J’ai obtenu ma citoyenneté quelques jours avant les élections de 2015. J’ai pu aller voter!

Étant donné qu’il y a beaucoup d’incertitudes liées au processus d’obtention de la citoyenneté canadienne, la recevoir est une célébration. D’une certaine manière la cérémonie en est une. Voir les gens de différents milieux, de différentes cultures, tous tirés à quatre épingles et joyeux sous un même toit m’a donné l’impression d’être à une fête. Ils se comportent comme s’ils assistaient à un mariage  D’une certaine manière, c’est un moment tout aussi significatif. Devenir citoyen d’un nouveau pays est l’une des décisions les plus importantes que l’on peut prendre dans une vie. Et ce n’est pas une mince affaire. Tu abandonnes amis et famille dans l’espoir d’une vie meilleure, sans pour autant être certain d’obtenir la citoyenneté. C’est un gros risque. Toutefois, prêter serment, n’équivaut pas à dire «oui, je le veux» car vous êtes une voix noyée parmi tant d’autres; alors que lors d’un mariage il n’y a que deux voix qui comptent.

Les photos de Valérian me rappellent des scènes de documentaires d’Adam Curtis [cinéaste britannique préoccupé par les questions de pouvoir]. L’image montrant les chaises numérotées m’a marquée. Je ne me souviens pas de de cet aspect lors de ma cérémonie, mais peut-être qu’en effet, les chaises étaient numérotées… Dans tous les cas, cette image rappelle qu’administrativement, les citoyens sont des nombres. Dans l’ensemble, sa série traduit une certaine ambivalence par rapport au processus, semblable à celle que j’ai ressentie. Mais, si j’avais été derrière la caméra, je suppose que je me serais concentré sur l’espace, à quel point il était terne et sur le fait  qu’il devrait faire l’objet de plus d’attention. Peut-être que le Canada devrait construire des salles dédiées à ces cérémonies plutôt que de les organiser dans des bâtiments quelconques.»

 

 

Valérian Mazataud expose la série au La Fin de la Terre au Centre culturel de Paspébiac

7, boul. Gérard-D.-Lévesque Est, Paspébiac (Qc)

Durant la 7e édition des Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie 2016

De mi-juillet à la fin septembre 2016

www.photogaspesie.ca

Valerian Mazataud
Valérian Mazataud est un photographe documentaire indépendant basé à Montréal, Canada. Il s’intéresse particulièrement aux thèmes de l'immigration et des ressources naturelles. Ses projets photographiques l'ont amené à travailler au Moyen-Orient, en Afrique ou en Amérique Latine. Il est représenté en France par le studio Hans Lucas. Ses images ont été publiées dans le Monde, der Spiegel, le Point, Libération, Le Devoir, The Walrus, The National Post. Ses photographies ont été exposées lors des festivals Voies-Off à Arles, Contact à Toronto, Art Souterrain à Montréal, et Zoom à Saguenay, ainsi que dans plusieurs galeries et centre d'artistes de Montréal.
Laurence Butet-Roch
Laurence Butet-Roch, dont l'amour pour le journalisme est né à travers la télésérie québécoise Scoop, a étudié en relations internationales à UBC et en photographie à SPAO qui l'ont menées à devenir photographe au sein du collectif Boréal, éditrice photo et journaliste. Consciente des innovations technologiques qui bouleversent aujourd'hui le milieu médiatique, elle complète actuellement une maîtrise en médias numériques à l'université Ryerson.