HAKAPIK

Photos par Yoanis Menge
Propos recueillis par Laurence Butet-Roch

Depuis quatre ans, Yoanis Menge suit le quotidien des chasseurs de phoques aux Îles-de-la-Madeleine, où il vit, à Terre-Neuve et au Nunavut dans l’espoir de dresser un portrait différent de celui véhiculé par la majorité des médias. L’activité, décriée par tant d’activistes, fait partie intégrante du patrimoine de la région et constitue un apport financier important pour l’ensemble de ses résidents. Ci-dessous, le photographe québécois nous explique sa démarche et ce qu’il a appris au cours de son long reportage. Ses propos sont accompagnés des témoignages de Gil Thériault, activiste pro-chasse, Dr Pierre-Yves Daoust, vétérinaire de la faune et Denis Cormier, chasseur et pêcheur.

Yoanis Menge, photographe

«Dans un certain sens, la chasse a toujours fait partie de mes racines. Mon père m’y a initié, m’amenant traquer le petit gibier. Ma mère vient des Îles-de-la-Madeleine, où les phoques font partie des proies convoitées. Même si je n’en avais jamais chassé, j’avais conscience de l’importance de cette activité pour l’économie de la région. Donc, quand je me suis retrouvé face à une affiche de la Fondation Brigitte Bardot dans le métro de Paris, j’ai été choqué. Dessus: une mannequin habillée d’un manteau en fourrure de phoque tenant un hakapik, outil utilisé pour abattre l’animal, qui ressemblait plutôt à une faux, et un jeune phoque à ses pieds. Une bulle de texte lui faisait dire à l’animal: «Regarde comme je suis chic. Ça vaut bien ton sacrifice». L’objectif de cette publicité qui associait phoque et bourgeoisie, était d’obtenir le boycott des produits du phoque. Ça m’a fait de quoi. Je ne pouvais pas accepter que les gens des Îles, de Terre-Neuve et de la région qui peinent à s’en sortir financièrement, soient représentés comme des barbares.

En faisant des recherches sur ce qui a été fait en photo sur le sujet, j’ai trouvé seulement des reportages dénonciateurs. Il manquait le revers de la médaille: la perspective des chasseurs, plus difficile à réaliser. D’une part, il faut gagner leur confiance, ce qui n’est pas évident compte tenu du mal que les médias leur ont fait alors qu’ils ne se doutaient pas encore de la force des images. Dans son film «Le massacre des innocents», Serge Deyglun traite les Madelinots comme des sauvages, sous une trame sonore très stressante. Il va même jusqu’à payer un chasseur pour tenter d’éventrer un phoque vivant. Pourtant, personne ici ne fait ça. D’autre part, il faut obtenir un permis de chasse pour être avec eux. Sinon, on est limité à un permis d’observateurs qui nous oblige à nous tenir à 10 mètres des phoques. Donc, jusqu’à présent, la plupart des photos étaient prises avec des téléobjectifs et faisaient un peu paparazzi. À l’inverse, j’avais envie de vivre la chasse, d’être au plus près pour pouvoir montrer le métier, les dangers qui y sont associés et tous ces gestes répétitifs exécutés depuis des centaines voire des milliers d’années. Je voulais rendre hommage à ces hommes et enregistrer leurs rituels pour en garder une trace.

La réalité sur la banquise est très différente de l’image qu’on s’en fait en ville. Le phoque est loin d’être en voie d’extinction. Au contraire, depuis les années 1970, le troupeau est passé de 1.5 million de têtes à 7.8 millions dans le Golfe du Saint-Laurent, car il y a peu de prédateurs. L’homme est presque le seul et doit s’en tenir à un quota d’environ 5% de la population totale. Et, il y a de moins en moins de chasseurs. Jusqu’en 2008, une peau se vendait 100$, un revenu considérable. Depuis le boycott en Europe, les prix ont chutés, une peau vaut désormais moins de 30$. Petit à petit, le métier disparaît, devient plus artisanal. Et pendant ce temps, il faut savoir qu’un phoque mange 1.5 tonne de poissons et de crustacés par an, soit quinze fois plus de produits de la mer que le butin de l’ensemble de la flotte de pêcheurs de l’Est du Canada. Du coup, il y a une pression énorme sur l’écosystème marin de la région en ce moment. Il ne peut pas se renouveler. L’impact économique, il est aussi là; les stocks de poissons déclinent. L’année dernière, seulement une centaine de phoques ont été tués aux Îles. Il y avait beaucoup trop de glace. Les vieux n’avaient pas vu ça depuis 50 ans. Comme les phoques étaient loin, les frais encourus pour se rendre jusqu’à eux étaient plus élevés que la valeur de l’animal. Ce n’était pas rentable.

Et tout ça, c’est ironique. Après tout, un manteau en fourrure synthétique, est, son nom l’indique, ni naturel, ni biodégradable, ni même aussi durable. J’ai une paire de mitaines en peau de phoque qui date d’au moins trois générations. Elles sont usées, certes, mais elles sont encore chaudes. Selon moi, ce n’est pas un produit de luxe s’il s’agit d’un investissement sur le long terme.»

Gil Thériault, directeur de l’association des chasseurs de phoques et directeur de l’office de gestion du phoque de l’Atlantique.

«Dès le début, Yoanis a eu l’intelligence et l’humilité de s’investir à fond dans le projet. Il est lui-même devenu chasseur. Et, j’irai jusqu’à dire qu’il compte parmi les bons chasseurs des Îles-de-la-Madeleine. Il a appris le métier comme les nouveaux doivent l’apprendre. Anciennement, tout ce qui comptait, c’était la peau. Aujourd’hui, la viande est devenu un produit important. Il faut donc être habile et tout sauver. Si tu abîmes la peau, elle perd de la valeur. Mais, si tu perces les intestins et contamine ainsi la viande, tu ne peux pas la vendre. Tu perds tout. Yoanis est un chasseur consciencieux. Dans un sens, il chasse comme il prend des photos. Il est méticuleux et attentif.

Son travail contribue au rétablissement de l’image de la chasse aux phoques. Il montre que l’abattage n’est qu’une infime partie du métier et qu’il faut beaucoup de savoir-faire et du courage pour le pratiquer. Par exemple, les chasseurs sont des tireurs d’élites. Ils peuvent atteindre une cible de la grosseur d’un vingt-cinq sous à une distance de 500 pieds alors que leur bateau tangue et les glaces bougent. J’aime beaucoup l’image du chasseur qui saute sur les glaces alors qu’elles s’étendent à perte de vue. Elle rappelle la petitesse de l’homme par rapport à l’environnement et le danger qui guette ceux qui s’y aventurent. S’il tombe, se sont des mètres et des mètres d’eau noire et glacée qui l’attende. En quelque sorte, un chasseur de phoques, c’est aussi un cascadeur.

Il y a aussi certains aspects qui sont difficiles à montrer avec des photos, notamment à quel point il est nécessaire de gérer les populations de phoques pour conserver l’équilibre marin. Aujourd’hui, le grand nombre de phoques a créé un tel déséquilibre que notre existence, basée sur la pêche et l’exploitation responsable des ressources de la mer, est menacée. L’œuvre de Yoanis c’est une brique de plus pour nous aider à reconstruire notre image.»

Dr. Pierre-Yves Daoust, vétérinaire de la faune, Université de l’Île-du-Prince-Édouard

Peu de gens disputent l’importance de la conservation de la faune, mais les opinions sur son utilisation commerciale diffèrent grandement. Ceux qui s’y opposent oublient souvent l’aspect humain. Le travail de Yoanis nous le rappelle d’une manière des plus éloquentes. Il y a une multitude d’exemples à travers le monde, de gens qui dépendent encore des ressources naturelles qui les entourent pour subvenir à leurs besoins. Ceci est évident dans le nord du Canada, où la faune représente une ressource précieuse pour les communautés inuites. Personne ne peut nier l’importance sociale, culturelle et économique de la chasse dans cette région, quelle que soit l’espèce ciblée: caribou, phoque, ou même baleine. Cette situation n’est peut-être pas aussi évidente plus au sud, où la chasse au phoque existe pourtant depuis des siècles. Même aujourd’hui, cette chasse continue à être une activité importante socialement, culturellement et économiquement pour les communautés côtières dans le sud du Canada, tout comme elle l’est pour les communautés inuites dans le nord. Les chasseurs inuits ont un savoir écologique traditionnel totalement unique, basé sur des milliers d’années d’expérience. Les chasseurs de phoques dans le sud du Canada ont aussi un tel savoir, accumulé au fil des siècles. Par l’entremise de mon travail, qui consiste à promouvoir le bien-être animal durant la chasse, j’ai pu constater par moi-même, autant dans le Nord que dans le Sud, les nombreuses compétences de ces chasseurs, parfaitement adaptées à leur environnement unique et souvent très difficile. Très peu d’entre nous dans ce pays pouvons nous vanter de posséder une telle combinaison de compétences. De ce point de vue et de beaucoup d’autres, ces chasseurs méritent notre plus grand respect.

Denis Cormier, pêcheur et chasseur

«Yoanis a embarqué dans mon équipage. C’est un gars à qui ont peut faire confiance. Il est sérieux. Il nous a parlé de sa démarche: faire des photos en noir et blanc pour montrer que la chasse au phoque était un métier qui vaut la peine d’être exercé. On ne tue pas par rage de tuer, mais pour gagner un peu d’argent qu’on investit ensuite dans la pêche. Pendant deux semaines, au début du printemps, on chasse le phoque; ça nous permet de décoller la saison. Mais, avec le boycott européen, il n’y a plus vraiment de marché. Du coup, il y a de moins en moins de jeunes qui apprennent le métier. Si le savoir n’est pas transféré, alors le métier risque d’être oublié. C’est dommage. Ça fait partie de nos traditions.»

 

L’exposition «HAKAPIK» est présentée à Occurrence – Espace d’art et d’essai contemporains jusqu’au 23 avril 2016
5455 De Gaspé • espace 108
Montréal, Québec

Le livre «HAKAPIK», avec un texte de Michel Campeau et une entrevue du photographe par Serge Allaire, est disponible aux éditions La Morue Verte et en librairie
168 p. noir et blanc, 59.95$

Yoanis Menge
Yoanis Menge est né en 1981. De double nationalité, suisse et canadienne, il a étudié la photographie au Cégep de Matane (Québec). En 2002, il réalise son premier reportage sur la prostitution au Salvador. Par la suite, il poursuit sa formation à Magnum (Paris) pendant quatre ans comme assistant des photographes Josef Koudelka et Bruno Barbey. La pratique artistique de Yoanis est ancrée dans une approche documentaire. Ses séries d'images abordent différents aspects du paysage géographique et social des lieux qu'il visite ou qu'il habite. Membre du collectif de photographes québécois KAHEM, il travaille et vit avec sa famille aux Îles-de-la-Madeleine.
Laurence Butet-Roch
Laurence Butet-Roch, dont l'amour pour le journalisme est né à travers la télésérie québécoise Scoop, a étudié en relations internationales à UBC et en photographie à SPAO qui l'ont menées à devenir photographe au sein du collectif Boréal, éditrice photo et journaliste. Consciente des innovations technologiques qui bouleversent aujourd'hui le milieu médiatique, elle complète actuellement une maîtrise en médias numériques à l'université Ryerson.