JOUR DE SORTIE

Photos par Adrienne Surprenant
Propos recueillis par Laurence Butet-Roch

Amy, Rose, Delphine, Bella et Mirasol sont travailleuses domestiques. Venues des Philippines et de Côte d’Ivoire, elles sont arrivées au Liban pour gagner des sous afin de subvenir aux besoins de leur famille. Mais, comme le pays ne garantit pas les droits de ces migrantes, elles se retrouvent souvent dans une situation intenable: les horaires de travail sont interminables, leur liberté largement limitée. Le dimanche est leur seul jour de congé. Et encore, c’est pour les plus chanceuses.

Pour rendre compte de cette réalité, Adrienne Surprenant a cherché à savoir comment elles occupent leur journée de répit et ce qu’elles connaissent de Beyrouth, une ville que certaines habitent depuis des décennies. Un reportage réalisé en septembre 2015.

Adrienne Surprenant, photographe

«Le lot des travailleuses domestiques au Moyen-Orient et au Liban est relativement bien connu: sous le système de la kafala, les femmes venues des Philippines, d’Éthiopie, du Cameroun ou du Sri Lanka répondent aux désirs de leurs employeurs sans pour autant avoir de droits garantis. Par exemple, même si le dimanche est considéré comme jour de congé, certaines n’en bénéficient pas. Désobéissance est synonyme de perte d’emploi et de statut.

Dans ce contexte d’injustice, les ménagères sont souvent présentées comme des victimes. La réalité est, pourtant, beaucoup plus complexe. Certes, elles perdent leur indépendance et font face à des abus de tous genres, mais, elles pourvoient, par la même occasion, aux besoins de leur famille. Cette dichotomie explique, en partie, la persistance de cette économie.

Je tenais à traiter les travailleuses domestiques non pas comme uniquement des esclaves, mais également comme des femmes accomplies, qui luttent, qui ont une personnalité, un passé, des rêves. Je voulais comprendre pourquoi elles acceptaient leur sort et comment elles se développaient en tant qu’individus dans ce contexte. Comment créent-elles des liens, se font-elles des amis? De quoi est fait leur quotidien au-delà des murs de leurs employeurs?

C’est en réfléchissant à comment démontrer la variété des expériences que vivent ces femmes et aborder la question de la liberté que l’idée des cartes est venue. Leur demander d’indiquer sur un plan les lieux qu’elles fréquentent est révélateur. Mirasol, qui travaille en continu, connaît que quelques coins de rue. Rose, quant à elle connaît toutes les ambassades car elle se bat pour les droits des travailleuses domestiques. Leur personnalité ressort également. Bella, qui a un caractère vif et un peu loufoque, fait des gribouillis. À l’inverse, Rose, très organisée, dessine des cercles bien propres.

Comme je n’ai eu qu’un mois sur place et que l’accès est restreint – elles ont peu de moments libres et il faut passer beaucoup de temps à juste parler pour gagner leur confiance – ce n’est qu’un début. J’aimerais envisager d’autres moyens de collaborer avec elles, leur donner la possibilité de déterminer comment elles sont représentées et ainsi, leur redonner une forme de pouvoir.»

Rose Mahi, vice-présidente du syndicat des travailleuses domestiques, elle-même ménagère

«La situation des travailleuses domestiques ne change pas. Il y a certaines habitudes dont on ne se défait pas facilement. Des femmes continuent d’être emprisonnées si elles refusent de renouveler le contrat de travail avec le même employeur, car il peut les emmener à la police et les accuser d’avoir volé. Nos documents continuent d’être confisqués par nos employeurs et nous sommes terrorisées à l’idée que la police peut faire irruption à tout moment et nous arrêter car nous n’avons pas de papiers. En somme, nous continuons à être jetées en prison pour un rien. D’autres sont renvoyées chez elles sans leur argent. Pourquoi? Parce que tu as été malade et qu’on a eu à te donner un médicament ou parce qu’en faisant la vaisselle tu as cassé un verre ou deux, deux ou trois assiettes, et ce pendant trois années de contrat de travail. Nous vivons dans un pays où la femme a peu de droits; imaginez alors être femme, migrante et travailleuse domestique…

Mon expérience est très différente. Je compte parmi les chanceuses. Je suis tombée sur une famille, on va dire bien. Ça n’a pas été rose tous les jours, mais j’ai su manier et imposer mon point de vue. Petit à petit, je suis arrivée à faire ce que je fais aujourd’hui: parler pour celles qui ne peuvent pas.

Le reportage d’Adrienne est le récit exact de la vie de certaines femmes parmi nous; celles qui ont eu la chance et le courage de ne pas baisser les bras, de lever la tête et de se battre, pour elles, pour leur survie, et pour les autres. Cette poignée de femmes sont un peu des exemples pour les autres 200 000 migrantes que compte ce pays. Prenez Delphine, c’est une combattante. Elle se bat avec le travail qui ne la favorise pas pour que ses enfants puissent avoir ce qu’elle n’a pas eu: une éducation et le respect. Je lui lève mon chapeau.»

Emmanuel Haddad, journaliste basé à Beyrouth

«J’ai toujours voulu aborder le sujet des travailleuses domestiques mais, je le laissais depuis longtemps en stand-by, voulant éviter de le traiter de manière maladroite ou déjà vue. J’ai trouvé la proposition d’Adrienne originale et novatrice: parler des travailleuses domestiques à travers leur liberté de déplacement en dessinant leur carte de Beyrouth et en illustrant en photo leur vie quotidienne dans la ville.

La situation des travailleuses domestiques au Liban est semblable à celle des travailleurs étrangers dans la région du Moyen-Orient: la plupart d’entre eux proviennent de pays pauvres, à travers des agences de recrutement à la légalité souvent douteuse et, une fois arrivés au Liban -ou dans d’autres pays-, se voient dépouiller de leurs droits les plus élémentaires. Dans le système de la kafala, ces travailleuses se retrouvent sous la férule de leur employeur, qui a souvent déboursé une somme conséquente pour les faire venir et entend ‘rentabiliser’ leur investissement en les faisant travailler de longues journées pour un salaire de misère. Vivant au domicile de leur employeur, n’ayant pas de contrat de travail, elles sont à la merci d’heures de travail herculéennes, voire de mauvais traitements ou  d’abus de leur personne. Dans les cas les plus extrêmes, certaines se suicident après des années d’esclavage moderne. À l’inverse, certaines travailleuses sont accueillies par des familles libérales qui les laissent prendre des jours de congé, participer à des activités syndicales et vivre leur vie de femme au Liban. Dans l’ensemble, leur situation s’améliore peu à peu au fil des années. Mais leur exclusion du code du travail et la permanence du système de la kafala continue de menacer leurs droits fondamentaux.

Parler du sort de ces travailleuses, c’est leur éviter de rester à l’ombre du droit. Alors que la convention 189 des travailleuses domestiques a été adoptée par l’Organisation internationale du travail, c’est aussi un moyen de rappeler le Liban à ses obligations. Enfin, c’est un moyen de soutenir la lutte qui est menée par ces travailleuses elles-mêmes, notamment au sein du syndicat des travailleuses domestiques créé en janvier 2015 au Liban.

Le reportage photo d’Adrienne rappelle que derrière les travailleuses domestiques migrantes, il y a avant tout des femmes avec une trajectoire personnelle qui commence bien avant leur arrivée au Liban et qui ne se limite pas à leur tâche de ménagère ou de cuisinière. En suivant des Philippines qui organisent des défilés de mode sur leur temps libre, Adrienne décrit les aspirations de ces femmes : elles tiennent à prouver qu’elles sont capables de bien plus que de frotter l’évier et qu’il est injuste de les voir que sous l’angle de leur travail. En racontant leur parcours de femmes, de mères, d’amantes et de migrantes, Adrienne aide aussi quiconque voit son travail à s’identifier à leur vie. Elle enrichit le regard que l’on porte d’habitude sur ces femmes, généralement vues soit sous l’angle pathétique de la victime, soit sous celui stigmatisant de la bonne à tout faire.C’est en ce sens autant un travail de documentation rare, qu’une approche teintée d’humanisme.

Mais, ce qui n’est pas montré, c’est l’asphyxie de la vie des travailleuses enfermées en permanence chez leur employeur. Difficile d’avoir accès aux témoignages de celles qui souffrent le plus de l’injustice du système de la kafala. Nous avions entamé un travail de documentation de la vie de l’une d’elles à travers son profil Facebook et des photos qu’elle prenait elle-même de sa vie d’esclave moderne. Mais nous n’avons pas eu le temps de le mener à terme et ça pourrait être l’un des éléments que nous aurions approfondi si nous avions eu plus de temps.»

Adrienne Surprenant
Adrienne Surprenant est une photographe indépendante canadienne. Après des études en photographie commerciale au Collège Dawson à Montréal, elle part au Nicaragua pour l'ONG «Alternatives ». Suite à son mandat, elle réalise un reportage "En attendant le canal", qui a été exposé à Visa Pour l'Image 2015. Elle allie travaux éditoriaux et documentaires, principalement au Canada et en Amérique Latine. Ses photos ont été publiées par El Pais Semanal, L'instant Paris Match, la Presse + , Le Globe and Mail, Le Devoir, Montreal Gazette, La Croix, Journal Métro, Ricochet et Narratively. Elle est diffusée par Hans Lucas depuis janvier 2015.
Laurence Butet-Roch
Laurence Butet-Roch, dont l'amour pour le journalisme est né à travers la télésérie québécoise Scoop, a étudié en relations internationales à UBC et en photographie à SPAO qui l'ont menées à devenir photographe au sein du collectif Boréal, éditrice photo et journaliste. Consciente des innovations technologiques qui bouleversent aujourd'hui le milieu médiatique, elle complète actuellement une maîtrise en médias numériques à l'université Ryerson.