Une Terre Mutilée

Photos par Alexis Aubin
Propos recueillis par Laurence Butet-Roch

Alexis Aubin, photographe

“Suite à l’accord de paix survenu en novembre 2016 entre le gouvernement colombien et les FARC, de nombreuses questions restent en suspens, dont notamment la question des mines antipersonnelles qui parsèment le territoire, résidus d’un conflit qui malheureusement continuent d’affecter des populations civiles et d’où l’importance de la campagne de déminage. Jusqu’à présent, les efforts sont en deux temps. D’abord, les études non-techniques. Une équipe de quatre ou cinq personnes se rendent dans les villages et rencontrent les habitants afin de gagner la confiance de la population, expliquer leur présence, récolter des informations et identifier les zones dangereuses. Une fois cette étape complétée, c’est au tour des démineurs de faire leur travail. La topographie accidentée de la Colombie et son sol friable rend la tâche plus difficile. De plus, il ne s’agit pas de mines industrielles. Le gouvernement ayant signé l’accord d’Ottawa en 1997 contre la prolifération de mines anti-personnelles, il s’est engagé à éliminer celles utilisées par l’armée. Donc, il reste principalement celles posées par les guérillas communistes fabriquées à partir de bouteilles de verres ou de plastiques, des tuyaux de PVC, etc. Le système utilise un seringue comme détonateur. Il est important aussi de rappeler que s’il y a autant de mines dans le pays, c’est notamment en réponse au Plan Colombia initié par les États-Unis pour lutter contre les groupes d’extrême gauche. Afin d’éviter les affrontements directs avec l’armée nationale dont l’arsenal devenait de plus en plus imposant grâce à l’appui des Américains, les groupes rebelles ont eu recours aux mines artisanales.

Aujourd’hui, même si l’armée a créé un bataillon dont le mandat est le déminage, une grande partie des efforts est effectuée par des organisations civiles locales et internationales. La plupart des démineurs sont donc des villageois, des fermiers de la région qui connaissent des victimes et veulent faire leur part pour venir en aide à leur communauté. Plus que quiconque, ils savent quels impacts les mines ont non seulement sur la survie et le bien-être de leurs proches, mais aussi la santé économique, sociale et culturelle de leur région. À titre d’exemple, le premier survivant que j’ai rencontré a perdu ses deux mains et 80% de sa vue. Il était obligé de faire 4 heures de route pour rencontrer Guillermo Gil, le propriétaire d’un centre de réhabilitation pour victimes de mines antipersonnel, qui pouvait signer en son nom auprès de la banque et ainsi lui permettre de retirer des sous.  À plusieurs égards et de manière générale, il existe peu d’aide pour les victimes en dehors des ONGs car le système de compensations gérés par le gouvernement est extrêmement bureaucratique et compliqué. Force est de constater, qu’en Colombie, les ONGs font trop souvent le travail de l’État.”

Rafael Cuellar, démineur

“Je suis devenu démineur surtout pour venir en aide à ma communauté. Je veux décontaminer mon pays centimètre par centimètre pour être en mesure d’avoir une campagne sans mines. Et, si j’ai le courage de faire ce travail c’est car je pense aux victimes qui sont ici, dans notre pays.

Nous suivons des mesures de sécurité très sûres. Nous entrons toujours dans un champs miné par une voie d’un mètre de large. Arrivés dans notre espace de travail, l’examinons rigoureusement en commençant par le haut et en allant vers le bas. Puis, nous passons un détecteur de métal de gauche à droite trois fois devant nous. Si tout va bien, nous coupons alors la végétation sur un espace de 25 x 25 cm et nous palpons le sol très doucement pour retirer les débris laissées par les plantes. Nous reprenons alors le détecteur de métaux pour un second double balayage, cette fois-ci de droite à gauche. S’il n’y a pas de signal nous avançons de 30cm. Si nous repérons une mine, nous la signalons avec un cône et nous attendons les directives du chef d’équipe.

J’aimerai que la communauté internationale nous comprenne et nous soutiennent davantage. Même si nous faisons un travail dangereux, nous n’avons pas peur. Mes collègues et moi faisons du mieux que nous pouvons. Mais comme c’est une tâche lente, il faut de la patience et des ressources sur le long terme. À cet égard, on a besoin d’un peu plus d’aide.

Les photos d’Alexis Aubin me touchent car elles montrent des personnes qui ont perdues certains de leurs membres à cause des mines et de l’impact social que cela a eut pour eux, ainsi que des risques que nous prenons pour éviter que la situation perdurent. Mais en même temps, des images ne peuvent pas tout montrer, par exemple, les discussions que nous avons pour nous libérer la conscience et rester concentrer sur notre travail qui est de nettoyer nos zones.”

 

Alexis Aubin
Originaire de Montréal, Alexis Aubin est basé à Bogota en Colombie. Après une formation en sciences sociales, il débute la photographie au Mexique en 2006. Depuis, il documente les problèmes sociaux en Amérique du Nord comme du Sud, pour des journaux et des ONG tels que Vice, La Presse, Le Devoir, Embassy News, United Nations Mine Action Service (UNMAS) et Norwegian People’s Aid (NPA). Son travail explore l’impact des pressions systématiques et des conflits sur les populations civiles.
Laurence Butet-Roch
Laurence Butet-Roch, dont l'amour pour le journalisme est né à travers la télésérie québécoise Scoop, a étudié en relations internationales à UBC et en photographie à SPAO qui l'ont menées à devenir photographe au sein du collectif Boréal, éditrice photo et journaliste. Consciente des innovations technologiques qui bouleversent aujourd'hui le milieu médiatique, elle complète actuellement une maîtrise en médias numériques à l'université Ryerson.